Avec Eric Woerth , au royaume des aveugles les borgnes sont rois. Et alors, si t’es cul-de-jatte ou manchot, j’te dis pas……
Notre très afféré (affairiste ?) ministre du travail , quand il n’est pas à servir la soupe aux rombières et autres castafiores du CAC 40, n’en rate pas une. Mais là, concernant la discussion pour le calcul de la pénibilité du travail dans le calcul de la retraite , c’est carrément du « foutage de gueule » comme disent les jeunes aujourd’hui.
On nous avait annoncé à grand renfort de tambours et trompettes médiatiques que le gouvernement « allait ouvrir le dossier de la pénibilité au travail ». Dans certaines modestes chaumières de France, on s’était pris à espérer. Des réunions entre partenaires sociaux et le ministre se sont tenues. On allait voir ce qu’on allait voir. Les organisations syndicales ont fait de multiples propositions sur ce sujet sensible concernant de nombreux salariés.
Les récents colloques de médecins sont là pour attester qu’ils diagnostiquent de plus en plus de pathologies liées au travail. Les statistiques sont éloquentes :
L’espérance de vie d’un ouvrier âgé de 35 ans est de 41 ans dont 24 sans incapacité (problème de santé grave).
Celle d’un cadre âgé de 35 ans est de 47 ans dont 34 ans sans incapacité.
L’écart d’espérance de vie entre ouvrier et cadre est donc de 6 années et de 10 années pour l’espérance de vie sans incapacité. Vous avez dit inégalités sociales ?
Et puis, à l’ouverture officielle du débat des retraites, la montagne Woerth a accouché d’une souris …
La pénibilité du travail n’est pas reconnue à partir d’un métier répertorié comme pénible garantissant une prise en charge uniforme et juste de tous les salariés de ce métier mais à partir de la situation individuelle de chaque salarié pouvant attester d’une incapacité de 20% .
En clair il faudra être borgne, manchot ou cul-de-jatte pour espérer bénéficier du régime de « faveur » de Sarko-Woerth et encore, 20% vous donneront « droit » à partir a 60 ans quand la majorité partira à 62 ans !
Encore une fois, mais est-ce vraiment une surprise ( ?) Eric Woerth a cédé aux exigences de Laurence Parisot du Medef qui, telle Jeanne d’Arc, est prête a aller sur le bûcher plutôt que de voir remise en cause la sacro-sainte pensée unique des coffres-forts et s’accroître « les charges patronales » (c’est a dire nous et nos retraites).
Avec cette proposition, le gouvernement botte en touche en renvoyant les solutions pérennes dans une impasse car pour lui, il est extrêmement important de déplacer le débat de la prise en compte de la pénibilité au travail intégrée dans le calcul de la retraite vers un débat de « santé » individuelle.
La pénibilité pose avec force la question des conditions de travail, de la manière dont se dégage la richesse dans l’entreprise en réduisant les ouvriers-producteurs à un rôle de variable d’ajustement, pressés comme des citrons, au maximum.
Ouvrir le débat de la pénibilité c’est radiographier les rapports sociaux au cœur même du système capitaliste : l’entreprise (dis moi où tu as mal et je te dirai comment on t’exploite).
Ouvrir le débat sur la pénibilité c’est d’abord avoir une vision et une réponse collective, unificatrice, juste pour tous, cimentant le corps social. Alerte « rouge » donc pour le capital : la pénibilité pose la question de l’affrontement de classe entre la recherche du profit maximum et la part nécessaire de ces profits pour mettre l’homme au centre de tout choix économique et financier.
Aïe ! Aïe ! il fallait trouver d’urgence une parade face aux exigences sociales portées par les syndicats. Madame Parisot en avait rêvé, Eric Woerth l’a fait !
La proposition de 20 % de handicap reconnu par la sécu et la médecine du travail renvoie à des démarches individuelles hors de l’entreprise. Elle casse les réponses collectives et crée un facteur de division entre ceux qui auront la « chance » d’être reconnus à 20 % d’incapacité et ceux qui ne pourront attester de ce handicap dans un même métier, une même entreprise, une même industrie…. Diviser pour régner telle est leur devise.
En cette période caniculaire, j’ai une pensée pour tous les salariés qui étalent et lissent le goudron de nos rues ou nos autoroutes dans la chaleur de l’été , respirant les émanations cancérigènes du bitume à 170°. Pas de reconnaissance de la pénibilité de votre travail.
Pas de reconnaissance non plus pour les caissières des Auchan, Lidl, Casino, ED , Carrefour… qui, malgré les crises de tétanies de la main, devront rester en poste pour saisir de plus en plus vite le prix des articles sous le regard de leur chef de caisse qui ne veut pas que tombe la cadence des clients qui défilent devant les caisses enregistreuses.
Pas de reconnaissance toujours pour mon copain de la base Intermarché qui a les vertèbres esquintées à force de préparer les commandes .
Pour Mathilde qui fait les trois huit et les nuits dans son entreprise de fabrication de viennoiseries , pas de reconnaissance de pénibilité…. En évoquant ces situations il me revient en mémoire ce sketch de Fernand Reynaud. C’est l’histoire d’un richissime patron qui visite une de ses nombreuses entreprises. Faisant rassembler tous les ouvriers de la boîte , il vante les mérites du travail en bon paternaliste. Interrogeant un à un ses employés, il leur pose à chacun la question de ce qu’il fait dans l’entreprise. Fernand Reynaud interprète un après l’autre, les salariés répondant « j’m’amuse » en leur donnant des voix cassées qui ne marquent pas un enthousiasme délirant et qui laissent plutôt à penser que leur travail s’apparente à un bagne.
Le ministre du travail Woerth peut se mettre des oreilles de Mickey et nous faire revisiter la méthode Coué et les 7 nains de Blanche Neige mais « siffler en travaillant » et « j’m’amuse » ne font rigoler que lui .
Ces dernières années, les combats menés par les familles et les associations dénonçant le scandale de l’amiante attestent de l’importance d’avoir une prise en compte collective d’un risque professionnel et sanitaire généré dans l’entreprise. Des décisions de justice ont ouvert la voie en reconnaissant la responsabilité morale et sociale des entreprises ou des métiers de l’amiante comme facteurs de cancers survenus souvent après la retraite. Ces jugements prouvent que dans le débat sur la pénibilité on ne peut pas en rester qu’à ce que l’on « voit » mais qu’il y a nécessité d’identifier des facteurs de risques pouvant déclencher des maladies ou des incapacités des années après.
Les luttes et mobilisations pour que le droit à la retraite à 60 ans à taux plein intègre tous ces enjeux liés à la pénibilité du travail sont plus que jamais d’actualité parce que, pour parodier une pub L’Oréal chère au cœur de Madame Betancourt , « nous le valons bien ». Le 7 septembre prochain dans les manifs, ce sera à nouveau l’occasion de l’affirmer.
Jean-Michel Bochaton













